Ce soir, j’étais sur le front
Vous qui me lisez, vous savez que je suis une journaliste de terrain. Rester au chaud derrière un écran n’est pas (vraiment) mon truc. Alors ce soir, après avoir lu des tweets de Sam Forey, actuellement aux abords de Tahrir (rues Mansour et Mohamed Mahmoud), j’ai eu moi aussi envie de braver l’interdit. De tenter le tout pour le tout afin de vous rapporter un reportage et faire mon travail comme seul un journaliste consciencieux s’y emploie.
21H50
Nous sommes samedi, j’ai faim et pas très envie de cuisiner, ni d’aller au resto. Je vais donc commander le dîner. Mais pas me faire livrer. Je suis restée toute la journée au chaud et là, mon instinct de reporter prend le dessus. Depuis plusieurs jours les médias ne cessent de parler d’une menace terrible qui nous concerne tous. Le froid. Du matin au soir, ils causent de la météo. Truc de fou, il fait froid en hiver ! Apparemment, seuls les plus vaillants osent affronter ce terrible ennemi. J’appelle le resto. “On vous livre ou c’est à emporter ?” N’écoutant que mon courage je réponds : “J’hésite…Mais je vais passer.” “Ok, c’est prêt dans dix minutes.” C’est décidé, peu importe le risque, je vais sortir.
Tenue de combat
Avant d’aller sur le terrain, il faut opter pour la tenue adéquate. Pas envie de me changer donc je garde mon legging, mon tee-shirt, mon gilet et met par dessus la jolie djellaba d’hiver à capuche que l’on m’a offert (oui, je suis une Arabe), un bonnet, un manteau à capuche (trois épaisseurs sur la tête, mieux qu’une femme voilée), une écharpe, des baskets montantes. (Non, je n’ai pas de photo, désolée). J’ouvre la porte de mon appartement. Première claque. En bas de mon immeuble, je retiens mon souffle avant d’ouvrir la porte d’entrée. J’ai le coeur qui bat.
Prise de risques considérable
Paris. 22H. -4°C. J’avance d’un pas sûr. Les rues sont plus désertes que d’habitude. Les gens doivent avoir peur. Puis je croise une femme. Elle promène son chien. Elle me regarde d’un air qui semble dire : “Qu’est-ce que vous faites-là ?!” (ou “Comment osez vous sortir habillée comme ça ?!) Je continue d’avancer. Personne ne peut m’arrêter. Même pas l’air glacial qui pique mes joues. Peu de voitures. Quelques mètres plus loin, des cris. Des enfants jouent dans une cour d’école. Une kermesse ?! Ne me demandez pas ce qu’ils font là, je ne sais pas. J’arrive devant la mosquée. J’y vois de la lumière. Doivent être en train de préparer quelque chose. Je continue et croise un homme. Il est Noir. Grelotte. Je pense à Nicolas Sarkozy, qui lui aurait sûrement dit : “Ca doit changer du pays quand il fait -8°C.” J’arrive devant le resto.
Quelques minutes de répit
La restauratrice m’accueille avec un grand sourire. Comme si elle n’avait vu personne depuis très longtemps. “Vous avez eu du monde ce soir ?” “Non, uniquement des commandes à livrer, il fait froid”, me répond-elle. Encore une preuve, s’il en fallait une, que je n’ai peur de rien, même pas de l’ennemi principal de l’Europe en ce moment, celui qui fait la Une des journaux et à qui Elise Lucet, Laurence Ferrari et consorts consacrent la quasi-intégralité de leur journal.
Paris quand il fait froid > Révolution
Chemin du retour, je m’active. Je n’ai pas tellement froid. Un Arabe dans la rue. Je (re)pense à la phrase du président. Des gens fument dehors, devant un resto. Ah ! Les aventuriers de la cigarette, toujours sur les trottoirs, peu importe le temps. Le froid essaie de prendre le dessus mais je résiste. (Tiens, les femmes en niqab ont peut-être trouvé la solution?) Encore quelques mètres et je serai au chaud. A ce moment-là, je pense aux SDF, aux promesses de Nicolas Sarkozy en 2006 (décidément, il occupe mes pensées ce soir). Aux autres candidats qui ne semblent guère s’intéresser à la question cruciale du logement. Environ 22H15. J’arrive chez moi. Saine et sauve.
Reporter, une vocation
Ce soir, j’étais sur le front. J’ai passé environ quinze minutes dehors, à Paris, par -4°C. Je ne suis pas en Syrie, au Sénégal ou à Tahrir mais si je me fie aux médias, être à Paris en ce moment est bien pire…
PS : bientôt, mon reportage en immersion “C’est l’hiver, j’ai la grippe”.
Photo : capture d’écran JT 13H TF1