Egypte, le jour d’avant
Le Caire, une semaine avant le second tour de la présidentielle. Rendez-vous dans un laboratoire de recherche médicale, situé dans le quartier cossu de Dokki, par une (très) chaude après-midi.
« Vous rencontrerez ici les personnes les plus compétentes du pays dans leur domaine », me prévient-on. Mieux, dans ce petit bureau climatisé, qui est aussi l’accueil du laboratoire, on a un condensé des avis des Egyptiens. Le casting presque parfait. On dirait une pièce de théâtre. Chacun a son rôle et connait bien son texte. Il y a Mary, 30 ans, la chercheuse copte pro-Shafiq car « elle ne veut pas d’un Frère musulman au pouvoir ». Mohamed, 45 ans, le responsable du labo, supporter des Frères musulmans « même s’il est un feloul (ancien du régime Moubarak)» et Luca, 27 ans, étudiant, révolutionnaire de la première heure, qui boycotte le vote car « il n’a pas fait la révolution pour donner sa voix à un feloul ou un Frère ». Et tout ce petit monde discute, comme tous ces Egyptiens dans les rues, les cafés, sur la place Tahrir et ailleurs, chacun voulant convaincre l’autre que son choix est celui qui sauvera l’Egypte. Rien que ça. Et ce trio illustre à lui seul les clivages qui divisent la société.
Décor : un bureau aux murs jaune pâle, où la climatisation est tellement forte qu’il fait froid. Un canapé et deux fauteuils noirs installés en face sur lesquels Mohamed et Luca sont assis ; un bureau sur lequel Mary, la chercheure - qui est aussi l’hôtesse d’accueil -, travaille sur un vieil ordinateur ; et de l’autre côté de la porte, des laboratoires de recherche avec des pipettes, des bacs avec des choses un peu étranges, et tout le matériel nécessaire.
Acte I : Shafi’ o Morsi ?
Luca, cheveux et yeux noirs, est le plus vif des trois, suivi de près par Mary, une brune un peu ronde, et Mohamed, père de famille au look très soigné, qui aime les provoquer, monopoliser la parole et un peu les prendre de haut. En même temps, c’est lui le chef. Et il aime avoir raison. Mais sa collègue et le jeune étudiant ne s’en laissent pas conter. Les trois scientifiques ont des avis diamétralement opposés. Mais s’écoutent. Mohamed un peu moins, parce qu’il a « lu et vu beaucoup plus de choses» vous comprenez, mais écoute tout de même. D’après lui, « Mohamed Morsi est l’avenir du pays ». « Je suis musulman et veux laisser une chance aux Frères de diriger l’Egypte », dit cet élégant et éminent scientifique au sourire franc. Mary a peur. Cette charmante célibataire aux cheveux courts ondulés, et au caractère bien trempé, s’énerve à l’idée que Morsi, un Frère, puisse être à la tête de son pays. « Et je ne dis absolument pas ça parce je suis chrétienne, non, pas du tout », insiste-t-elle à plusieurs reprises en hochant la tête, « mais parce que les Frères ne sont pas dignes de confiance. Ils n’ont rien fait depuis qu’ils ont été élus au Parlement (en décembre dernier) », répète-t-elle en se levant puis se rasseyant. Mohamed n’est pas de son avis. « Je suis un feloul », lance-t-il dans un éclat de rire, et sans aucun complexe. Pourtant, ce n’est pas très à la mode d’être proche du régime Moubarak depuis que la révolution a éclaté. Surprenant. Mais il est comme ça Mohamed, il aime provoquer. « Ma famille est feloul, nos intérêts sont liés à ceux de Hosni Moubarak et mes proches haïssent la révolution. Ils ont toujours travaillé avec lui et ne voient pas en quoi la gestion du pays par l’ex-président était injuste. Mais moi, je vais à Tahrir, soutiens la révolte et souhaite que Morsi soit élu », raconte-t-il. Ce docteur en physique est de la classe aisée. Marié, deux enfants, il est très instruit et cultivé. Il a manifesté dans sa jeunesse, quand il était à la fac, mais regrette de ne pas avoir réellement su dire « non » à la dictature. Ce passionné de l’Histoire égyptienne veut tourner la page Moubarak. Pas dans son propre intérêt : « je n’ai jamais eu aucun problème d’argent, que Moubarak soit président ou qu’il y ait quelqu’un d’autre au pouvoir ne change rien pour moi et mes proches », précise-t-il sans aucune gène, « mais il ne s’agit pas que de moi, je pense aux Egyptiens qui n’ont rien à manger. La gestion du pays par le clan Moubarak était très mauvaise. Je suis bien placé pour le savoir. Ma famille est très proche du pouvoir ! » souligne-t-il, toujours en riant, comme pour défier ses deux collègues. Luca, jeune copte passionné par les sciences, est en totale opposition avec le discours de Mary et Mohamed. Et il a du mal à se faire entendre.
Acte II : ni l’un, ni l’autre : la révolution !
Vêtu d’un jean et d’un tee-shirt sombre, le jeune homme, respectueux de ses aînés, insiste tout de même pour faire entendre son point de vue. « Je n’ai pas passé un an à Tahrir, à dormir là-bas, rester sous la pluie, manifester, risquer ma vie, pour choisir entre Shafiq et Morsi ! Nos martyrs ne sont pas morts pour ça, la révolution doit continuer ! », martèle le jeune doctorant. Il a voté aux législatives mais boycotte la présidentielle, comme la moitié des inscrits. Son candidat idéal aurait été Mohamed El Baradei, comme pour beaucoup d’Egyptiens, mais il est heureux que son héros n’ait pas participé à cette « mascarade ». « Les dés sont pipés, tout est joué d’avance. Impossible pour moi d’y participer. Je suis pour la révolution, donc contre cette élection organisée par le CSFA (Conseil suprême des Forces Armées) », détaille-t-il avec force et conviction. Ce à quoi Mohamed répond, comme bon nombre de ses compatriotes : « Si tu ne votes pas, cela profite à Shafiq. » Argument avancé par de nombreux supporters du candidat des Frères : les électeurs de Shafiq sont mobilisés, surtout ceux qui travaillent dans le tourisme - secteur vital -, alors prôner l’abstention, c’est faire le jeu de l’ex-Premier ministre de Moubarak, selon eux. Luca s’impatiente, fait de grands gestes, comme Mohamed et Mary d’ailleurs. Il n’est absolument pas d’accord. Mais le professeur rejoint l’élève sur un point : des irrégularités entachent le vote. Il n’a pas de preuves matérielles mais prétend que sa famille en a. « Ce sont des proches qui ont organisé l’élection. Une personne pouvait voter à plusieurs reprises, grâce à des papiers d’identité falsifiés, et des citoyens ont usurpé l’identité de personnes décédées », affirme-t-il. Mary tape nerveusement sur son clavier pendant que Mohamed et Luca parlent. Elle les interrompt encore une fois pour dire tout le mal qu’elle pense de Morsi et du boycott. « J’étais pour la révolution mais irrégularités ou non, il faut choisir Shafiq », lance-t-elle. Pour cette pétillante brune, qui travaille depuis neuf ans avec Mohamed, Ahmed Shafiq est LE sauveur. Rien de moins. Elle argumente : « il rassurera les autres pays du monde et ramènera la stabilité en Egypte ». Peu importe qu’il ait été nommé premier ministre par Hosni Moubarak en pleine crise. « Comme vous, je ne l’aime pas, mais ne vois pas d’autre issue. » Alors, quand Mohamed évoque son candidat, elle s’impatiente, s’agite sur son siège, fait « non » de la tête, s’énerve même, surtout quand son chef l’accuse de tenir ces propos parce qu’elle est chrétienne. La jeune femme coupe la parole, on dirait presque qu’elle a des bouffées de chaleur quand Mohamed et Luca défendent leurs points de vue. « Vous ne pouvez pas dire cela ! » proteste-t-elle en haussant la voix. « Vous voulez la faillite du pays ? Le monde entier nous tournera le dos si le président est un Frère ! »
Mais alors, quel candidat auraient-ils voulu voir au second tour ? « Hamdeen Sabahi », répondent-ils tous les trois, sans une once d’hésitation. Comme tous les Egyptiens que j’ai rencontrés jusqu’ici. Alors pourquoi n’est-il pas au second tour ? Ses partisans évoquent un homme bien, indépendant, malheureusement victime des fraudes. Il ne disposait pas d’assez de financement pour sa campagne qui a donc été bâclée sur la fin, d’après leurs dires. Tandis que Morsi et Shafiq étaient soutenus par de véritables machines, ce n’était pas son cas.
Scène I : un quatrième collègue, la petite cinquantaine, très souriant, entre dans la pièce et participe à l’échange, il soutient lui aussi Mohamed Morsi, au grand dam de Luca et Mary. Et pour le plus grand plaisir du malicieux Mohamed, dont le sourire continuer d’agacer ses deux compères.
Epilogue
Dialogue de sourds entre ces trois Egyptiens, qui ne seront jamais d’accord sur Morsi et Shafiq. Mais passent leur temps à parler politique, comme la très grande majorités des Egyptiens, depuis la chute du raïs Moubarak. « Nous devons respecter les voix de tous nos compatriotes », conclut Mohamed, « même celles des morts. » Nouvel éclat de rire, partagé par ses collègues, pour celui dont le favori est donné gagnant de la première présidentielle « libre » de l’Histoire égyptienne. Mais qui ne pourrait être qu’un simple pantin du pouvoir militaire.
Tomber de rideau sur la pièce. On se salue chaleureusement et se sépare. En revanche, celle que jouent en ce moment les Egyptiens, le CSFA, Shafiq, Morsi, les felouls et les révolutionnaires continue, riche en rebondissements et surprises…