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Pluie de pierres sur Le Caire

Aujourd’hui, nous sommes vendredi. Comme presque chaque vendredi depuis le début de la révolution égyptienne en 2011, c’est jour de manifestations. Après la prière hebdomadaire, on proteste, se réunit, on discute. Et on se bat.

Pro-Morsi et anti-Morsi

15 heures 30, la place Tahrir est vide. L’atmosphère, pesante. Tahrir n’est plus ce qu’elle était et ce, depuis longtemps. On ne s’y sent pas en sécurité. C’était étonnamment le cas en novembre 2011. Déjà beaucoup moins au printemps 2012. Et encore moins l’été suivant. Très peu de voitures circulent aux abords de la place alors que la circulation n’est pas bloquée. Au loin, une épaisse fumée noire. Un bus des Frères musulmans a été incendié. La confrérie a appelé à se réunir devant la Cour suprême afin de réclamer une refonte du système judiciaire. Des partis et groupes se sont associés à la démarche - pas Al Nour. Dans le même temps, d’autres protestent pour exprimer leur mécontentement vis-à-vis de la politique du président élu en juin dernier.

16 heures 30. Si la place est vide, c’est peut-être parce que la foule est rassemblée devant le pont du 6 octobre, près du Musée égyptien situé à quelques pas de la place Tahrir. C’est en tout cas ce que montrent les images diffusées en direct sur les écrans de télévision. Ca a l’air agité. En chemin, une femme m’interpelle : “N’y va pas.” Plus loin, un homme d’une cinquantaine d’années semble déconcerté. Perdu. Et pour cause : sur le pont du 6 octobre, des hommes lancent des pierres sur ceux sous le pont. Qui leur rendent la pareille. Scène irréelle. Il pleut des pierres. Sur la place, on pouvait trouver beaucoup de pierres alors qu’il n’y en avait pas mercredi. Inutile de se demander pourquoi désormais. Des hommes cassent les trottoirs pour avoir plus de munitions. Des femmes, des enfants, des adolescents les tiennent dans la paume de leur main. Le camp des anti-Morsi se trouve sur la place Abdel Moneim Riad. Des jeunes, des enfants qui tiennent des barres de fer presque aussi grandes qu’eux, des femmes - peu. Des personnes qui ont dissimulé leur visage. Des “Black blocs”. Deux hommes qui tiennent un Coran, une croix et le portrait du président Nasser. Ils sont stoïques, face aux jets de pierres envoyés par les partisans des Frères depuis le pont. Comme si elles ne pouvaient pas les atteindre. Un homme déconcerté crie : “Ce sont nos jeunes !”. “Les Frères sont des chiens”, hurle un autre en partant, alors que des tirs retentissent et que tout le monde se met à courir.

Egyptiens contre Egyptiens

Tirs. Molotov. Armes artisanales. Un jeune homme boîte. Un autre saigne au niveau du visage. Un mouchoir ensanglanté abandonné sur le sol témoigne d’une blessure. Une jeune femme au foulard rose pleure, visiblement très choquée. Elle est isolée dans une ruelle et entourée par un groupe de femmes, sous le regard bienveillant d’hommes qui les protègent. Encore des blessés. Le chaos. Contrairement aux scènes de 2011, ce ne sont plus les Egyptiens contre l’armée ou la police, mais des Egyptiens contre d’autres Egyptiens. Des pro-Morsi contre des anti-Morsi.

Les pierres pleuvent encore. On casse de nouveau un trottoir pour se ravitailler. Nouveau mouvement de foule. On court encore vers la place Tahrir pour se protéger. Mais beaucoup plus vite cette fois. Les tirs sont plus puissants, plus proches. Et aux tirs s’ajoutent les gaz lacrymogènes. Une heure après le début des heurts, la police est finalement arrivée. Bruit sourd. ”Courez, courez vite !”, ordonnent des jeunes hommes alors qu’une lacrymo a été balancée à terre, tout près. Une épaisse fumée blanche s’en dégage. Tout le monde s’enfuit. Un homme s’évanouit près du chantier du futur hôtel Ritz Carlton, derrière Tahrir. Amr lui appuie sur la poitrine, prie : ”Bismillah al Rahmane al Rahim”. L’homme vomit. Plus loin, une autre flaque de vomi. Un enfant avance lentement. Ses yeux pleurent. C’est à se demander ce qu’il fait là. Il est très sale, très jeune mais se conduit comme un grand. “Ca va mon chéri ?”, “Oui, je vais bien al hamdulillah”, répond-il d’une voix assuré alors qu’il semble perdu. Un homme verse de l’eau sur des mouchoirs qu’il tend pour que l’on s’essuie les visages. C’est évidemment insuffisant.

Un vendredi au Caire

On tousse, on tousse beaucoup. On suffoque. On pleure. On a la gorge nouée. Et on vomit encore. Les gaz sont forts (depuis le début, je ne peux m’empêcher de penser à Barack Obama). On tousse plusieurs heures après les avoir inhalés. Un homme au visage particulièrement abîmé et plein de sang est encerclé par des journalistes. Au bout de quelques mètres, il perd ses nerfs. Il veut que ces photographes le lâchent. Il est rapatrié sur une moto.

17 heures 30. La place Tahrir est toujours aussi vide. La marche qui devait arriver de Shubra ne viendra pas. Trop risqué. Une femme, des hommes et des enfants frappent sur les voitures qui essaient d’y circuler. Très violemment. Elles font demi-tour. Sur la place aussi, on sent l’odeur des gaz lacrymogènes. Tout comme dans la station de métro Sadat. Amr raconte sa lassitude. Mais avec le sourire et des yeux verts pleins de fierté et de confiance. Même s’il rêve lui aussi d’exil.

18 heures 30. Les heurts continuent sur le pont et en contrebas. Des Egyptiens y assistent, accoudés sur un pont qui surplombe les lieux. Comme à un spectacle.

Ce soir, on compte les blessés. Il y en a au moins quatre-vingt six. On regarde des vidéos montrant les partisans des Frères et leurs opposants utiliser des armes à feu et se tirer les uns sur les autres. Les pierres ne suffisent plus. Et on s’inquiète pour une capitale, un pays, tourmentés par ces manifestations qui n’en finissent plus. Un vendredi ordinaire au Caire.

 https://soundcloud.com/wardamohamed/retour-tahrir

 

 

 

“Terre natale, terre hostile”

Il existe plusieurs façons de découvrir et comprendre un pays. On peut y aller bien entendu, mais aussi lire des articles, regarder des documentaires, des films, écouter des colloques, et lire des romans.

L’arche de Noé de Khaled Al Khamissi décrit l’Egypte d’avant la Révolution. Cette Egypte où il est difficile de vivre et surtout, l’envie de fuir qui habite ceux qui ne trouvent pas d’autre solution que l’exil. Mon compte-rendu de ce livre a été publié dans le journal Le monde diplomatique. Une première. Un honneur. Je lis ce journal depuis que je suis étudiante et ne pensais pas y voir un de mes écrits un jour…Et je ne parle même pas du fait de collaborer avec de grands noms comme Alain Gresh, Mona Chollet et les autres.

Alors, je partage aujourd’hui le lien mais vous invite fortement à acheter le journal. Celui de mars et les prochains ! Si vous êtes à la recherche d’articles et enquêtes de fond menées avec sérieux publiés par un journal indépendant, bien loin d’un journalisme tristement vide de sens et loin des préoccupations actuelles, lisez le Monde diplomatique !

Bonne lecture :)

Morts égyptiens, armes américaines et clause de confidentialité

Alors que les manifestations en Egypte sont encore violemment réprimées, les Etats-Unis continuent à fournir des armes au pays, sans toutefois l’assumer. 

Mort asphyxié”. C’est ainsi qu’un manifestant égyptien a perdu la vie samedi dernier. Il avait respiré des gaz lacrymogènes alors que, comme des milliers d’Egyptiens, il exprimait sa colère suite au verdict du match de Port Saïd. Deux ans après la chute du président Moubarak, les forces de sécurité tuent toujours des manifestants. Elles visent la poitrine, la tête et les aspergent de gaz lacrymogènes. Ce n’est pas nouveau. Ce qui n’est pas non plus nouveau, c’est que ces armes sont vendues par les Etats-Unis.

Une note confidentielle révélée par le journal Egypt independant dévoile le détail des dernières transactions. Au bord de la faillite, l’Egypte a consacré 2 463 000 dollars à l’achat de 140 000 bombes lacrymogènes. Les Etats-Unis de Barack Obama persistent donc à fournir des armes à ce pays, alors que la liste des morts ne cesse de s’allonger. Mais à une condition : que le pays de provenance et le noms des entreprises de production ne figurent pas sur ces armes. 

Car ces gaz sont extrêmement nocifs. Un rapport interne publié il y a une semaine par le média égyptien Al Masrawy le confirme. Il fait écho aux faits rapportés et interrogations soulevées fin 2011 sur leurs effets. J’ai pu en avoir un aperçu le 19 novembre 2011. Ce matin là, une forte odeur se dégageait de la station de métro de la place Tahrir. Des jeunes hommes distribuaient des mouchoirs aux femmes qui circulaient dans la station. Tous les usagers se cachaient le visage, pleuraient, toussaient. Retenir sa respiration ou se cacher le visage avec un tissu ou un vêtement ne suffisait pas. Les gaz avaient pourtant été aspergés plusieurs heures auparavant. Un jeune révolutionnaire affirmait que la veille, les forces de sécurité avaient aspergé les gaz directement dans la station de métro dont les issues encerclent la place Tahrir.

Déjà, à l’époque, le président Obama affirmait régulièrement “son soutien aux Egyptiens”. Aujourd’hui encore, il fait souvent part à Mohamed Morsi de sa “profonde inquiétude” au sujet du “lourd bilan des manifestations”. Bilan causé par les armes que son pays vend. Voilà sans doute pourquoi les Etats-Unis poursuivent ces transactions, mais plus discrètement. Espérant sans doute que ces photos ne feront plus le tour du monde. Ainsi, le plus gros exportateur d’armes au monde pourra continuer à se vanter de soutenir la jeune démocratie égyptienne et la paix, partout dans le monde. 

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Egypte : la partie d’échec continue

Alors que personne ne s’attendait à une décision majeure durant ramadan, Mohamed Morsi a limogé le Maréchal Tantaoui, chef du Conseil suprême des forces armées (CSFA) et ministre de la Défense de 1991 à ce jour.

Les confrontations entre le président Morsi, premier civil démocratiquement élu et l’armée, au pouvoir depuis l’avènement de la République en 1952, se sont succédées depuis son investiture.
Coup de théâtre ce dimanche 12 août : M.Morsi a mis à la retraite le maréchal Tantaoui, 76 ans, ministre de la Défense de Moubarak et de l’actuel gouvernement, et Sami Enan, 64 ans, chef d’état-major de l’armée et numéro deux du CSFA (ainsi que d’autres chefs des armées). Un décret présidentiel a dans le même temps annulé la déclaration constitutionnelle émise par le CSFA en juin pour élargir ses prérogatives, déjà considérables. Il stipule également que M.Morsi peut légiférer, dissoudre la commission constituante et en nommer une nouvelle, selon certaines conditions.

Tantaoui, symbole de l’ancien régime
Mohamed Hussein Tantaoui, ministre de Moubarak de 1991 à 2011, a assuré la transition après la démission du raïs. Durant des mois, les manifestants de Tahrir exigeaient son départ, son exécution et que justice soit rendue. Pourtant, la nomination de Tantaoui et Enan comme conseillers présidentiels devrait leur épargner toute poursuite judiciaire. Ce que Luca, 26 ans, dénonce, soupçonnant un “deal” entre le président et l’armée. “C’est comme si Tantaoui n’avait tué personne”, lance-t-il. Mostafa, 28 ans, est satisfait de voir le président agir mais “attend la suite”.

Alors que des milliers de personnes étaient place Tahrir hier soir, le président s’est adressé au pays. “Je veux que les militaires se consacrent à la protection de la nation”, a-t-il affirmé. Avant d’ajouter avoir pris cette décision “en coordination et après des consultations avec les forces armées” et “n’avoir voulu viser personne.” Ces bouleversements interviennent alors qu’une démonstration de force de l’armée est en cours dans le Sinaï. M.Morsi veut y reprendre le pouvoir après l’attaque qui a causé la mort de seize gardes-frontières égyptiens le 5 août dernier.

Echec et mat ?
En théorie, le président cumule désormais tous les pouvoirs. Mais Alain Gresh tempère : « Il est loin de représenter une majorité et fait face à un lourd appareil administratif. La situation est donc ambiguë et l’Egypte, située dans une zone de conflits, ne peut se passer d’une armée puissante. »

Asmaa, une Egyptienne de 59 ans, avait déclaré avec flegme le jour de sa nomination dans le gouvernement Qandil que “seule la mort pourrait débarrasser l’Egypte de Tantaoui.” Mohamed Morsi en était manifestement lui aussi capable. Cependant, la partie est loin d’être terminée entre l’armée et le président.

Version modifiée publiée par le quotidien Ouest France, dans son édition du 14 août 2012.

Inter treize

Reportages pour Radio France (France info, France inter et France culture) au Caire, en juillet 2012.

14 juillet. 

14 juillet. 

Egypte, dimanche 24 juin 2012

24 juin 2012. Jour historique en Egypte. Pour la première fois de son Histoire, le pays a vu accéder au pouvoir un président élu lors d’un scrutin démocratique. Récit de cette journée pas comme les autres.

En principe, la semaine débute le dimanche en Egypte, calendrier musulman oblige. Pourtant, les rues du Caire sont calmes aujourd’hui. Presque autant que le vendredi à l’heure de la grande prière hebdomadaire. Mais avec une atmosphère pesante et électrique. C’est à 15 heures que la commission électorale doit dévoiler le nom du nouveau président égyptien. Certes, ce sont les militaires qui dirigent le pays depuis la chute du président Moubarak, mais la nouvelle est déterminante et aura une influence évidente sur la suite des événements. Et c’est bien sûr place Tahrir que des milliers de Cairotes sont réunis pour l’occasion.

Décompte et annonce à Tahrir
14H40. Place Tahrir, c’est sous un soleil de plomb et une température d’environ 40° que des milliers d’Egyptiens se sont donné rendez-vous pour découvrir qui succèdera à Hosni Moubarak, qui a dirigé le pays d’une main de fer durant presque trente ans. Cette fois, le président a été démocratiquement élu. Oui, il y a eu des fraudes mais au moins, grâce à leur révolution, les Egyptiens ont empêché l’accession au pouvoir de Gamal Moubarak, fils du Pharaon. Et ça, ils en sont plutôt fiers.
C’est à 15 heures que la commission électorale est censée révéler le nom du président. Censée, parce qu’après tous les rebondissements de ces derniers temps et le précédent report, rien n’est garanti. Depuis dimanche, l’annonce de l’incroyable face-à-face du second tour entre Ahmed Shafiq, le dernier Premier ministre de Moubarak, « feloul en chef » (« collabo »), fidèle parmi les fidèles de l’ancien dirigeant, «assassin » corrompu et Mohamed Morsi, candidat « roue de secours » de la confrérie des Frères musulmans, islamiste, président du Parti de la Justice et de la Liberté (qui a enchaîné les erreurs et manquements depuis le début de la révolution) et les très nombreux rebondissements, les Egyptiens sont passés par tous les stades. Etonnement, peur, inquiétude, stress, lassitude, angoisse, joie et exultation (pour les partisans des Frères) et impatience. Il va pourtant falloir attendre encore un peu pour le dénouement.
15H09. Toujours rien. Les hommes et femmes ont les yeux rivés sur leur téléphone, twitter, facebook et discutent calmement. Même s’ils sont sur le point de craquer. D’autres écoutent une petite radio. Les marchands ambulants, comme à leur habitude, proposent des boissons, du maïs grillé, des casquettes et des ombrelles. Business is business. Le soleil brûle, tape violemment, la chaleur est insoutenable. Surtout parmi une telle la foule. Aucun nuage à l’horizon. Et l’annonce se fait attendre. Rien d’étonnant : la ponctualité n’est pas forcément le fort des Egyptiens. Mais là, ils espéraient peut-être une exception. Sous une tente, des jeunes d’un peu moins de vingt ans, tirent nerveusement sur leurs cigarettes. Le pays est en suspens. Les boutiques, banques et restaurants ont décidé de fermer leurs portes plus tôt. Personne ne peut dire ce qu’il adviendra si Shafiq est élu mais envisage le pire. Une très violente répression de toute manifestation. La présence massive de militaires, chars, cars de police et policiers partout dans la ville depuis quelques jours n’est pas bon signe. De fausses rumeurs courent : “Des types ont des armes à feu sur la place.” “La police est autorisée à tirer sur les manifestants.” Encore quelques minutes à tenir.
15H30. L’appel à la prière de l’après-midi retentit. C’est sûr, l’annonce n’est pas pour maintenant. Tahrir est calme. Des centaines de personnes prient, demandant sans doute à Allah de leur venir en aide. Sous le regard de leurs compatriotes.
15H40. Début de l’annonce. Un incroyable silence s’abat sur la place. Un silence véritablement stupéfiant, tellement inhabituel à Tahrir. Des milliers de personnes écoutent religieusement Farouk Sultan, le président de la commission électorale, et retiennent leur souffle. Elles ne sont pas au bout de leur peine : soucieux de prouver le sérieux de la commission, il énonce le détail des résultats des deux candidats. Au grand dam des Egyptiens, qui n’en peuvent plus d’attendre. Le temps semble s’être suspendu. Un homme s’énerve, grommelle, d’autres lui demandent de se taire. Un autre, vêtu d’une chemise jaune et essayant de protéger sa femme et sa fille du soleil, joue le chef d’orchestre, faisant de grands gestes à chaque fois que le président de la commission parle. Une femme en niqab noir marche, reste debout, puis s’assoit. Ses yeux en disent long sur son impatience. Une vendeuse de mouchoirs en abaya et foulard noirs, accompagnée de sa petite fille qui porte une robe violette sale et déchirée, ont cessé de proposer leur marchandise. En même temps, le dernier épisode de ce feuilleton ne pouvait décemment pas se passer autrement. Les scénaristes ont bien trop d’imagination. On dirait qu’il fait 45° sur la place. Des hommes aspergent un peu d’eau sur la foule, pour la soulager. L’heure est grave. Très grave. Tout peut basculer. Si Shafiq est désigné vainqueur, on ne donne pas cher de la peau des Egyptiens, surtout depuis que le Scaf a étendu ses pouvoirs, dissout le Parlement, rédigé la Constitution, et de nouveau autorisé l’arrestation de civils et leur jugement par des tribunaux militaires. « Ce n’est pas un dimanche normal. Je sens l’odeur du sang », m’a dit un Egyptien, avant de me dissuader d’aller sur la place. Morsi président n’est pas non plus une excellente nouvelle, mais « entre la peste et le choléra », comme ils disent…
16H28. Ahmed Shafiq a recueilli 48,27%, des voix soit 12 347 380 votes. Sur la place, on siffle ce résultat. Puis se tait.
16H30. On écoute toujours avec beaucoup d’attention la voix de Sultan, dont l’interminable discours est retransmis sur scène et sur la place. « Mohamed Morsi a obtenu 51, 73% des voix, 13 230 131 votes (Participation 51,58%) ». Le docteur Mohamed Morsi est le nouveau président de la République arabe d’Egypte. « Allah wa aqbar, Allah wa aqbar » lancent les partisans du candidat des Frères musulmans. Explosion de joie sur la place. Pétards dans le ciel. La terre pourrait presque trembler sous l’émotion des milliers de citoyens présents. Des hommes se prosternent et embrassent le sol. D’autres dansent, chantent, forment des rondes, sautent en l’air, crient, rient. On ne se connait pas mais s’embrasse chaleureusement. La petite fille à la robe violette tient la main de sa maman, elle se demande ce qui se passe. Sa mère pousse des youyous. Des hommes pleurent à chaudes larmes dans les bras d’inconnus. La délivrance. Le soulagement. La joie. Toutes ces émotions se lient sur les visages de ces hommes et femmes de tous les âges. Sur la place, tous les Egyptiens ne sont pas partisans de Morsi. Mais ils se réjouissent tous de la défaite de Shafiq, qui était au pouvoir au début de la révolution, quand des Egyptiens se faisaient massacrer par les autorités.

Les uns rient, les autres pleurent
Toute la soirée et jusque tard dans la nuit, la fête continue. Les Egyptiens sont ivres de joie. Imaginez les rues du Caire et Tahrir si le pays gagnait la Coupe du monde et organisait des centaines de mariages, baptêmes et l’Aïd en même temps. C’est encore mieux. Les femmes lancent des youyous, petits et grands le drapeau égyptien – et parfois syrien. Les voitures klaxonnent. La musique retentit. Les Ultras Ahlawy, qui ont payé cher leur engagement dans la révolution (74 morts à Port Saïd lors d’un match de foot), sont entourés de leurs fans rue Mohamed Mahmoud, et mettent une ambiance de folie avec leurs tambours et chants de supporters. Femmes, hommes, parents, enfants, jeunes,vieux, tous communient dans ce moment si particulier.
Evidemment, cette annonce ne réjouit pas tout le monde. Les supporters de Shafiq pleurent à son QG, les proches et soutiens de Moubarak sont dévastés, tout comme l’ex-raïs, dont la santé se serait encore détériorée à l’annonce de la victoire d’un islamiste. Des Coptes sont forcément inquiets. Pas tous, Atef, 55 ans est content. Installé devant son église, située derrière la mosquée Omar Maqaram, il dit avec le sourire : « Dieu aime tous les Egyptiens et que ce que les Egyptiens veulent, peu importe leur confession, c’est la démocratie ». Les laïcs, professionnels du tourisme et des milliers de révolutionnaires sont mornes. Mais au moins, ils savent que si le président est Morsi, le combat peut continuer. Ca n’aurait pas forcément été le cas avec Shafiq à la tête du pays.

Morsi, un président sans pouvoir
Jusqu’au dernier moment, Shafiq et Morsi revendiquaient la victoire. Leurs certitudes étaient relayées par les médias, particulièrement sévères et critiques à l’égard du candidat des Frères. Difficile de se défaire des vieilles habitudes, surtout quand les dirigeants des dits médias sont des « feloul ». Quoi qu’il en soit, si l’armée l’avait voulu, Shafiq aurait été désigné président, le nombre de voix n’était qu’un détail pour elle. Sa victoire aurait été un crachat au visage des révolutionnaires, une ultime insulte aux « martyrs » et à leurs familles, un violent signal à la population : « Nous dirigeons tout, vous ne pouvez rien contre nous, la révolution est morte » aurait été le message. L’Egypte aurait pu connaitre des heures terribles. Mais le CSFA (Conseil Suprême des Forces Armées) a opté pour le scénario inverse. Morsi, opposant de Moubarak – l’ex-président l’avait fait mettre en prison au début de la révolution, - a sans doute su négocier avec le CSFA et peut-être donné des gages suffisants. Il a donc conquis le pouvoir. Mais en apparence seulement. Car si Mohamed Morsi est bien le premier président démocratiquement élu, il n’est pour l’heure rien d’autre qu’un dirigeant sans pouvoir. Dans les faits, ce sont en réalité le CSFA et Tantawi qui contrôlent et dirigent le pays, et l’ont fait savoir dans la Constitution qu’ils ont rédigé. Morsi et les Frères musulmans disent aujourd’hui compter sur la mobilisation à Tahrir pour faire plier les militaires. La désignation du président n’était qu’une étape. Une étape nécessaire pour envisager la suite.

La révolution continue
Alors que l’Occident, visiblement peu au fait de ce qui se déroule en Egypte (ou juste aveuglé par sa peur des islamistes) se focalise sur la victoire d’un islamiste, la majorité des forces révolutionnaires et des citoyens attachés à la liberté disent que l’ennemi à abattre est l’armée et l’ancien régime. Des figures de la révolution, telles que Waël Ghonim et Alaa Al Aswany, entre autres, se sont alliées à Mohamed Morsi, dont chaque acte et décision sont scrutés par les citoyens, pour faire pression sur les forces armées. Selon plusieurs commentateurs, l’erreur majeure a été de laisser les militaires au pouvoir après la chute de Moubarak. Certes, la mobilisation était grande - en dépit de la violente répression - mais n’a pas suffi. Cette fois, ils ne cèderont pas. Ils l’ont promis. Et, une fois de plus, c’est notamment place Tahrir que se joue l’avenir de l’Egypte.


La place Tahrir, dimanche 12 juin 2012. Photo du reporter Jonathan Rashad.

Place Tahrir. 24 juin 2012. 16 heures. Mohamed Morsi vient de remporter la première élection présidentielle démocratique organisée depuis la chute d’Hosni Mubarak. Le “Pharaon” a régné pendant près de trente ans sur l’Egypte. Issu des Frères musulmans - mouvement “islamiste” longtemps persécuté, Mohamed Morsi devient le premier président civil du pays. 

Photo prise par le reporter italien Gilberto Mastromatteo (avec qui j’étais à ce moment-là).

Place Tahrir. 24 juin 2012. 16 heures. Mohamed Morsi vient de remporter la première élection présidentielle démocratique organisée depuis la chute d’Hosni Mubarak. Le “Pharaon” a régné pendant près de trente ans sur l’Egypte. Issu des Frères musulmans - mouvement “islamiste” longtemps persécuté, Mohamed Morsi devient le premier président civil du pays.

Photo prise par le reporter italien Gilberto Mastromatteo (avec qui j’étais à ce moment-là).

“Moubarak est mort” : désintérêt des Egyptiens, diversion idéale pour l’armée

«Hosni Moubarak est juste tombé dans la salle de bain. » Déclaration de son avocat aujourd’hui à 21 heures, alors que l’ex-président égyptien était « cliniquement mort » hier, à peu près à la même heure.
La santé de Hosni Moubarak, 84 ans, se serait dégradée depuis le 2 juin dernier, à la suite de son procès dont le verdict a été une condamnation à vie. Depuis, l’annonce de sa mort est quasi-quotidienne, notamment sur les réseaux sociaux. Cependant, hier, c’est la très sérieuse agence de presse Mena qui publiait l’information. Suscitant ainsi un déchaînement médiatique planétaire. Pourtant, les premiers concernés, les Egyptiens, ceux de Tahrir notamment, n’en ont absolument rien à faire de la mort de l’ex-raïs.

Réactions à Tahrir
Il y avait foule mardi soir sur la place Tahrir. Les Egyptiens avaient été invités à manifester contre ce que certains dénoncent comme étant un « coup d’Etat » de l’armée. Le très puissant Conseil suprême des armées (CSFA), qui dirige le pays depuis la chute du président Moubarak, ne cesse d’étendre ses pouvoirs, laissant penser que le futur président, qu’il soit Ahmed Shafiq ou Mohamed Morsi, ne sera qu’un pantin. Syndicats, Frères musulmans et autres organisations révolutionnaires avaient ainsi appelé à une démonstration de force sur la place, sans se douter que l’annonce de la mort clinique de Moubarak aurait lieu le soir-même.
22H30. Les téléphones sonnent. Des messages sont échangés. Les personnes présentes s’interrogent. « Moubarak est cliniquement mort » annoncent des tweets et sms. Ahmad, un égyptien d’une trentaine d’années, lit le message et se demande si c’est vrai. Jusqu’à ce qu’un homme prenne la parole sur la scène installée sur la place. Les chants et slogans s’arrêtent net. « On nous annonce que Hosni Moubarak serait cliniquement mort », dit-il en appuyant son propos. D’un coup, le silence laisse place au bruit ambiant. Un silence lourd, toutefois entrecoupé de quelques sifflets. Un silence chargé de questions sur la véracité de l’information. Des dizaines de personnes quittent soudainement les lieux sans rien dire. Puis, le spectacle continue, comme si de rien n’était. On recommence à brandir les drapeaux, à chanter, à scander le slogan « A bas le pouvoir militaire ! », à acheter du pop-corn et du maïs. The show must go on.

“Nous aurions aimé qu’il soit pendu.”
En réalité, la confusion règne. On s’interroge, se demande : « Tu as reçu un message ? Tu peux lire les infos sur ton téléphone ? » Un homme d’une cinquantaine d’années, à la longue barbe blanche et au regard doux, réagit à la mort probable de celui qui a dirigé le pays durant 30 ans : « C’est le destin d’Allah. Mais nous aurions aimé qu’il soit pendu. C’est vraiment ce que nous voulions. Et nous regrettons que ses fils s’en sortent sans être inquiétés. Je vous le dis, tout le monde sur la place est content de sa mort », affirme-t-il calmement. Aya, une femme d’environ 40 ans au large sourire et portant un voile noir, est plus affectée. « Je ne sais pas si c’est vrai, mais s’il est mort, qu’Allah bénisse son âme. Les Egyptiens sont des gens sensibles et au cœur tendre, ils ne peuvent se réjouir de la mort de leur ex-président », raconte-t-elle. Pour Aya, il vaut mieux que Moubarak décède. « Il est âgé, sa place n’est pas en prison. » Trois jeunes hommes, assis près d’elle, à l’écart de la scène, ont entendu la conversation et soulignent : « Nous ne sommes pas sûrs de l’information et ne voulons pas nous prononcer. » Un quatrième, assis devant eux, se retourne et dit : « Seul Dieu sait », avec la plus grande réserve. Ahmed et Mohamed, des frères d’une trentaine d’années, debout sur le rond-point central de la place, se demandent aussi « si c’est vrai » mais commentent : « On veut voir Moubarak pendu pour ce qu’il a fait. » Deux autres garçons, postés derrière la scène, la vingtaine, refusent de se prononcer. « J’ai reçu un sms », explique Gamal en montrant son téléphone, « il est cliniquement mort donc ils peuvent le ranimer. Rien n’est définitif. Alors la soirée continue », conclut-il, pendant que son ami confirme ses propos. 
Les personnes interrogées restent étonnament très prudentes. Voire complètement indifférentes. Deuxième annonce sur scène. Toujours aucune réaction. Tahrir a semble-t-il tourné la page Moubarak. Ou ne veut pas réagir tant que l’annonce n’est pas officielle. Dans toute dictature, l’état de santé du président ou roi est un tabou, un secret d’Etat. Qui dit secret dit rumeurs. Alors ces Egyptiens ont semble-t-il appris à s’en méfier. Et puis leurs préoccupations sont tout autres.

Diversion
Une chose est sûre, cette annonce, et surtout l’emballement médiatique, arrivent à point nommé pour l’armée, qui manoeuvre plus ou moins en douce en vue de tout contrôler. La mort de Moubarak passionne peut-être le monde, à en croire les « breaking news » des chaînes internationales et les alertes des journaux, mais les Egyptiens sont loin d’être préoccupés par la santé ou même la mort de leur ex-président. Non, ce qui les inquiète, les fait réagir vivement, ce sont les multiples annonces faites par l’armée ces derniers jours : nouvelles lois sécuritaires, dissolution du Parlement, rédaction de la Constitution par ses soins, droits restreints du futur président et pouvoirs très étendus du CSFA. Bref, le « coup d’Etat » des militaires déchaîne les passions. Et ce qui les tient en haleine est la désignation du nouveau président de la République. En effet, Shafiq et Morsi ont tous deux proclamé leur victoire et la plus grande incertitude règne depuis dimanche. Mais les Egyptiens ne sont pas au bout de leurs surprises. Chaque jour offre son lot de rebondissements et celui d’ajourd’hui est de taille puisque l’annonce officielle prévue pour demain jeudi a été reportée par la commission électorale…« sine die », la commission devant encore analyser les recours déposés par les deux candidats. De quoi inquiéter et angoisser encore davantage les Egyptiens. D’autant que des chars ont été déployés dans des rues du Caire et d’autres grandes villes aujourd’hui, laissant penser que si le feloul (ancien du régime Moubarak) Ahmed Shafiq gagne – et c’est tout à fait probable -, l’armée pourrait dès le jour de la proclamation de cette victoire faire des démonstrations de force et réprimer sévèrement toute contestation, comme elle sait si bien le faire, en toute impunité. Si Mohamed Morsi est élu, le combat des révolutionnaires continuera et le monde dénoncera une nouvelle victoire des islamistes après une révolution arabe. Ce qui effraie déjà les Egyptiens. Alors la santé de l’ex-président, qui aurait été placé sous respirateur selon une énième dépêche d’agence tombée ce soir, est le cadet des soucis des Egyptiens. Pour eux, Hosni Moubarak est mort le 11 février dernier et bien plus que son fantôme, c’est leur propre avenir qui les hante.


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Egypte, le jour d’avant

Le Caire, une semaine avant le second tour de la présidentielle. Rendez-vous dans un laboratoire de recherche médicale, situé dans le quartier cossu de Dokki, par une (très) chaude après-midi.
« Vous rencontrerez ici les personnes les plus compétentes du pays dans leur domaine », me prévient-on. Mieux, dans ce petit bureau climatisé, qui est aussi l’accueil du laboratoire, on a un condensé des avis des Egyptiens. Le casting presque parfait. On dirait une pièce de théâtre. Chacun a son rôle et connait bien son texte. Il y a Mary, 30 ans, la chercheuse copte pro-Shafiq car « elle ne veut pas d’un Frère musulman au pouvoir ». Mohamed, 45 ans, le responsable du labo, supporter des Frères musulmans « même s’il est un feloul (ancien du régime Moubarak)» et Luca, 27 ans, étudiant, révolutionnaire de la première heure, qui boycotte le vote car « il n’a pas fait la révolution pour donner sa voix à un feloul ou un Frère ». Et tout ce petit monde discute, comme tous ces Egyptiens dans les rues, les cafés, sur la place Tahrir et ailleurs, chacun voulant convaincre l’autre que son choix est celui qui sauvera l’Egypte. Rien que ça. Et ce trio illustre à lui seul les clivages qui divisent la société.

Décor : un bureau aux murs jaune pâle, où la climatisation est tellement forte qu’il fait froid. Un canapé et deux fauteuils noirs installés en face sur lesquels Mohamed et Luca sont assis ; un bureau sur lequel Mary, la chercheure - qui est aussi l’hôtesse d’accueil -, travaille sur un vieil ordinateur ; et de l’autre côté de la porte, des laboratoires de recherche avec des pipettes, des bacs avec des choses un peu étranges, et tout le matériel nécessaire.

Acte I : Shafi’ o Morsi ?
Luca, cheveux et yeux noirs, est le plus vif des trois, suivi de près par Mary, une brune un peu ronde, et Mohamed, père de famille au look très soigné, qui aime les provoquer, monopoliser la parole et un peu les prendre de haut. En même temps, c’est lui le chef. Et il aime avoir raison. Mais sa collègue et le jeune étudiant ne s’en laissent pas conter. Les trois scientifiques ont des avis diamétralement opposés. Mais s’écoutent. Mohamed un peu moins, parce qu’il a « lu et vu beaucoup plus de choses» vous comprenez, mais écoute tout de même. D’après lui, « Mohamed Morsi est l’avenir du pays ». « Je suis musulman et veux laisser une chance aux Frères de diriger l’Egypte », dit cet élégant et éminent scientifique au sourire franc. Mary a peur. Cette charmante célibataire aux cheveux courts ondulés, et au caractère bien trempé, s’énerve à l’idée que Morsi, un Frère, puisse être à la tête de son pays. « Et je ne dis absolument pas ça parce je suis chrétienne, non, pas du tout », insiste-t-elle à plusieurs reprises en hochant la tête, « mais parce que les Frères ne sont pas dignes de confiance. Ils n’ont rien fait depuis qu’ils ont été élus au Parlement (en décembre dernier) », répète-t-elle en se levant puis se rasseyant. Mohamed n’est pas de son avis. « Je suis un feloul », lance-t-il dans un éclat de rire, et sans aucun complexe. Pourtant, ce n’est pas très à la mode d’être proche du régime Moubarak depuis que la révolution a éclaté. Surprenant. Mais il est comme ça Mohamed, il aime provoquer. « Ma famille est feloul, nos intérêts sont liés à ceux de Hosni Moubarak et mes proches haïssent la révolution. Ils ont toujours travaillé avec lui et ne voient pas en quoi la gestion du pays par l’ex-président était injuste. Mais moi, je vais à Tahrir, soutiens la révolte et souhaite que Morsi soit élu », raconte-t-il. Ce docteur en physique est de la classe aisée. Marié, deux enfants, il est très instruit et cultivé. Il a manifesté dans sa jeunesse, quand il était à la fac, mais regrette de ne pas avoir réellement su dire « non » à la dictature. Ce passionné de l’Histoire égyptienne veut tourner la page Moubarak. Pas dans son propre intérêt : « je n’ai jamais eu aucun problème d’argent, que Moubarak soit président ou qu’il y ait quelqu’un d’autre au pouvoir ne change rien pour moi et mes proches », précise-t-il sans aucune gène, « mais il ne s’agit pas que de moi, je pense aux Egyptiens qui n’ont rien à manger. La gestion du pays par le clan Moubarak était très mauvaise. Je suis bien placé pour le savoir. Ma famille est très proche du pouvoir ! » souligne-t-il, toujours en riant, comme pour défier ses deux collègues. Luca, jeune copte passionné par les sciences, est en totale opposition avec le discours de Mary et Mohamed. Et il a du mal à se faire entendre.

Acte II : ni l’un, ni l’autre : la révolution !
Vêtu d’un jean et d’un tee-shirt sombre, le jeune homme, respectueux de ses aînés, insiste tout de même pour faire entendre son point de vue. « Je n’ai pas passé un an à Tahrir, à dormir là-bas, rester sous la pluie, manifester, risquer ma vie, pour choisir entre Shafiq et Morsi ! Nos martyrs ne sont pas morts pour ça, la révolution doit continuer ! », martèle le jeune doctorant. Il a voté aux législatives mais boycotte la présidentielle, comme la moitié des inscrits. Son candidat idéal aurait été Mohamed El Baradei, comme pour beaucoup d’Egyptiens, mais il est heureux que son héros n’ait pas participé à cette « mascarade ». « Les dés sont pipés, tout est joué d’avance. Impossible pour moi d’y participer. Je suis pour la révolution, donc contre cette élection organisée par le CSFA (Conseil suprême des Forces Armées) », détaille-t-il avec force et conviction. Ce à quoi Mohamed répond, comme bon nombre de ses compatriotes : «  Si tu ne votes pas, cela profite à Shafiq. » Argument avancé par de nombreux supporters du candidat des Frères : les électeurs de Shafiq sont mobilisés, surtout ceux qui travaillent dans le tourisme - secteur vital -, alors prôner l’abstention, c’est faire le jeu de l’ex-Premier ministre de Moubarak, selon eux. Luca s’impatiente, fait de grands gestes, comme Mohamed et Mary d’ailleurs. Il n’est absolument pas d’accord. Mais le professeur rejoint l’élève sur un point : des irrégularités entachent le vote. Il n’a pas de preuves matérielles mais prétend que sa famille en a. « Ce sont des proches qui ont organisé l’élection. Une personne pouvait voter à plusieurs reprises, grâce à des papiers d’identité falsifiés, et des citoyens ont usurpé l’identité de personnes décédées », affirme-t-il. Mary tape nerveusement sur son clavier pendant que Mohamed et Luca parlent. Elle les interrompt encore une fois pour dire tout le mal qu’elle pense de Morsi et du boycott. « J’étais pour la révolution mais irrégularités ou non, il faut choisir Shafiq », lance-t-elle. Pour cette pétillante brune, qui travaille depuis neuf ans avec Mohamed, Ahmed Shafiq est LE sauveur. Rien de moins. Elle argumente : « il rassurera les autres pays du monde et ramènera la stabilité en Egypte ». Peu importe qu’il ait été nommé premier ministre par Hosni Moubarak en pleine crise. « Comme vous, je ne l’aime pas, mais ne vois pas d’autre issue. » Alors, quand Mohamed évoque son candidat, elle s’impatiente, s’agite sur son siège, fait « non » de la tête, s’énerve même, surtout quand son chef l’accuse de tenir ces propos parce qu’elle est chrétienne. La jeune femme coupe la parole, on dirait presque qu’elle a des bouffées de chaleur quand Mohamed et Luca défendent leurs points de vue. « Vous ne pouvez pas dire cela ! » proteste-t-elle en haussant la voix. « Vous voulez la faillite du pays ? Le monde entier nous tournera le dos si le président est un Frère ! »
Mais alors, quel candidat auraient-ils voulu voir au second tour ? « Hamdeen Sabahi », répondent-ils tous les trois, sans une once d’hésitation. Comme tous les Egyptiens que j’ai rencontrés jusqu’ici. Alors pourquoi n’est-il pas au second tour ? Ses partisans évoquent un homme bien, indépendant, malheureusement victime des fraudes. Il ne disposait pas d’assez de financement pour sa campagne qui a donc été bâclée sur la fin, d’après leurs dires. Tandis que Morsi et Shafiq étaient soutenus par de véritables machines, ce n’était pas son cas.

Scène I : un quatrième collègue, la petite cinquantaine, très souriant, entre dans la pièce et participe à l’échange, il soutient lui aussi Mohamed Morsi, au grand dam de Luca et Mary. Et pour le plus grand plaisir du malicieux Mohamed, dont le sourire continuer d’agacer ses deux compères.

Epilogue
Dialogue de sourds entre ces trois Egyptiens, qui ne seront jamais d’accord sur Morsi et Shafiq. Mais passent leur temps à parler politique, comme la très grande majorités des Egyptiens, depuis la chute du raïs Moubarak. « Nous devons respecter les voix de tous nos compatriotes », conclut Mohamed, « même celles des morts. » Nouvel éclat de rire, partagé par ses collègues, pour celui dont le favori est donné gagnant de la première présidentielle « libre » de l’Histoire égyptienne. Mais qui ne pourrait être qu’un simple pantin du pouvoir militaire.

Tomber de rideau sur la pièce. On se salue chaleureusement et se sépare. En revanche, celle que jouent en ce moment les Egyptiens, le CSFA, Shafiq, Morsi, les felouls et les révolutionnaires continue, riche en rebondissements et surprises…

“Marche comme un Egyptien”

11 février 2012. Il y a un an, le président égyptien Hosni Mubarak quittait la tête du pays, cédant ainsi à la pression des manifestants de Tahrir et du reste du pays.

Une photo pour illuster cet événement historique



…Qui me fait penser à une autre, prise le 17 octobre dernier lors d’un hommage sur le Pont St Michel. 50 ans plus tôt, des Algériens étaient jetés à la Seine et tués après avoir pacifiquement manifesté afin de réclamer leurs droits.

Deux pays, deux époques, une même dignité retranscrite dans ces clichés.


Photo Egypte postée sur Twitter, relayée par @msheshtawy
Photo 17 octobre 1961, mise en scène et prise par Najib Slassi (avec mon aide) : http://najibslassi.com/?cat=4

“La ligne rouge, c’est les femmes.” Ce slogan a été scandé par des milliers d’Egyptiens après que l’une de leurs compatriotes aient été déshabillée et battue près de la place Tahrir, il y a un an jour pour jour. 

Héroïne malgré elle. Hier, tandis que des Egyptiens mouraient aux abords de la place Tahrir, une icône naissait. Cette jeune femme que l’on voit sur la photo (Reuters), surnommée “la fille au soutien-gorge bleu”, est aujourd’hui une héroïne. Un symbole. En sortant de chez elle ce matin-là, elle ne devait pas s’imaginer que sa photo ferait le tour du monde le jour même. Surtout ce type de photo. On ne connait pas (encore) son nom, on ne sait pas si elle va révéler son identité mais sa photo est partout, dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les esprits de tous ceux qui l’ont vue. La vidéo du lynchage de celle qui est désormais surnommée “Tahrir woman”, “Dignité”, “Liberté” ou “Honneur” circule. Elle ne pouvait que circuler. Difficile d’intéresser le monde aux événements egyptiens (bien qu’il s’agisse d’une révolution qui marquera l’Histoire) mais il ne peut pas ignorer ces images. Le monde est peut-être habitué à voir les horreurs perpétrées par les militaires sur des hommes, plus ou moins jeunes. Mais toucher à la femme, c’est toucher à l’interdit, au sacré, surtout dans une société comme la société egyptienne. Et puis les mots “femme musulmane dénudée” attirent forcément. 

Les militaires sont certainement allés trop loin en arrachant les vêtements d’une femme musulmane voilée et vêtue d’une longue robe (abaya). On savait que cette tenue ne signifiait rien à leurs yeux depuis que Samira Ibrahim, voilée elle aussi, a parlé des “tests de virginité” que l’armée lui a fait subir en janvier. D’autres femmes voilées dénoncent régulièrement des viols et agressions sexuelles de la part d’Egyptiens. Mais là, nous sommes témoins de la scène d’une rare violence. Qu’elle se manifeste ou pas, “la fille au soutien-gorge bleu” est aujourd’hui un symbole de cette contestation. Elle est la preuve que des femmes egyptiennes bravent la peur (et vont continuer à le faire) pour défendre leurs droits et leur pays. Ces femmes, musulmanes ou non, voilées ou non voilées, ne sont pas soumises et n’ont pas de conseil à recevoir. “Tahrir woman”, une femme parmi tant d’autres et toutes les Egyptiennes à la fois. Comme l’ont écrit des Egyptiens sur twitter, elle est “leur mère, leur soeur, leur femme, leur amie”. Bien plus que cela pour l’un d’eux, elle est l’Egypte. 

Update 18 novembre 2012 : Cette femme a décidé de garder l’anonymat. Elle est considérée comme une héroïne par certains Egyptiens. Maged, à Tahrir, m’a dit : “On ne l’appelle pas la fille au soutien-gorge bleu ici car c’est déplacé. On préfère “al mastoura” (celle qui est cachée, au sens “protégée”). C’est une héroïne pour certains. Tout comme Samira Ibrahim. Mais d’autres reprochent à Samira Ibrahim d’avoir brisé le silence. Pour eux, elle devrait avoir honte. Ce n’est absolument pas mon avis.” 
Désormais, on peut voir un soutien-gorge tagué sur les murs du Caire. Et le visage de Samira Ibrahim.

Photo : Ahmad Almasry (floutée)

“La ligne rouge, c’est les femmes.” Ce slogan a été scandé par des milliers d’Egyptiens après que l’une de leurs compatriotes aient été déshabillée et battue près de la place Tahrir, il y a un an jour pour jour.

Héroïne malgré elle. Hier, tandis que des Egyptiens mouraient aux abords de la place Tahrir, une icône naissait. Cette jeune femme que l’on voit sur la photo (Reuters), surnommée “la fille au soutien-gorge bleu”, est aujourd’hui une héroïne. Un symbole. En sortant de chez elle ce matin-là, elle ne devait pas s’imaginer que sa photo ferait le tour du monde le jour même. Surtout ce type de photo. On ne connait pas (encore) son nom, on ne sait pas si elle va révéler son identité mais sa photo est partout, dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les esprits de tous ceux qui l’ont vue. La vidéo du lynchage de celle qui est désormais surnommée “Tahrir woman”, “Dignité”, “Liberté” ou “Honneur” circule. Elle ne pouvait que circuler. Difficile d’intéresser le monde aux événements egyptiens (bien qu’il s’agisse d’une révolution qui marquera l’Histoire) mais il ne peut pas ignorer ces images. Le monde est peut-être habitué à voir les horreurs perpétrées par les militaires sur des hommes, plus ou moins jeunes. Mais toucher à la femme, c’est toucher à l’interdit, au sacré, surtout dans une société comme la société egyptienne. Et puis les mots “femme musulmane dénudée” attirent forcément.

Les militaires sont certainement allés trop loin en arrachant les vêtements d’une femme musulmane voilée et vêtue d’une longue robe (abaya). On savait que cette tenue ne signifiait rien à leurs yeux depuis que Samira Ibrahim, voilée elle aussi, a parlé des “tests de virginité” que l’armée lui a fait subir en janvier. D’autres femmes voilées dénoncent régulièrement des viols et agressions sexuelles de la part d’Egyptiens. Mais là, nous sommes témoins de la scène d’une rare violence. Qu’elle se manifeste ou pas, “la fille au soutien-gorge bleu” est aujourd’hui un symbole de cette contestation. Elle est la preuve que des femmes egyptiennes bravent la peur (et vont continuer à le faire) pour défendre leurs droits et leur pays. Ces femmes, musulmanes ou non, voilées ou non voilées, ne sont pas soumises et n’ont pas de conseil à recevoir. “Tahrir woman”, une femme parmi tant d’autres et toutes les Egyptiennes à la fois. Comme l’ont écrit des Egyptiens sur twitter, elle est “leur mère, leur soeur, leur femme, leur amie”. Bien plus que cela pour l’un d’eux, elle est l’Egypte.

Update 18 novembre 2012 : Cette femme a décidé de garder l’anonymat. Elle est considérée comme une héroïne par certains Egyptiens. Maged, à Tahrir, m’a dit : “On ne l’appelle pas la fille au soutien-gorge bleu ici car c’est déplacé. On préfère “al mastoura” (celle qui est cachée, au sens “protégée”). C’est une héroïne pour certains. Tout comme Samira Ibrahim. Mais d’autres reprochent à Samira Ibrahim d’avoir brisé le silence. Pour eux, elle devrait avoir honte. Ce n’est absolument pas mon avis.”
Désormais, on peut voir un soutien-gorge tagué sur les murs du Caire. Et le visage de Samira Ibrahim.

Photo : Ahmad Almasry (floutée)