“Vous voyez le village d’Astérix ? Israël, c’est pareil.”
A deux pas des Champs Elysées, hier, des milliers de Français ont manifesté leur soutien à l’offensive israélienne contre La Bande de Gaza, à l’appel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif).
“Vive la paix, mais vive Israël d’abord”
19 heures. La rue Jean Mermoz, dans le huitième arrondissement de Paris, est fermée à la circulation. Dix-sept véhicules de CRS bloquent cette rue perpendiculaire à la rue Rabelais, où se situe l’ambassade d’Israël. Il faut passer par des check-points de CRS et ouvrir son sac pour rejoindre le rassemblement. Ce soir, des “juifs et amis d’Israël” sont réunis autour du Crif pour réaffirmer leur soutien indéfectible à Israël. La “guerre” dure depuis une semaine et tout citoyen attaché à la liberté doit être du côté d’Israël, explique-t-on.
Des femmes et des hommes de tous les âges, y compris des personnes très âgées, sont présentes. Ils sont plus de 7.000 selon les organisateurs, environ 2.500 d’après la police. Ils crient leur soutien à Israël, brandissent des pancartes accusant le Hamas de terrorisme, d’autres affirmant, comme les membres du Crif, “Attaquer Israël, c’est attaquer la France”. On scande : “Israël vivra, Israël vaincra”, chante l’hymne israélien et La Marseillaise, avec ardeur, et affirme “Vive la paix mais vive Israël d’abord”.
“Tous les juifs y retourneront. Amen.”
Peu de drapeaux israéliens dans la foule. Ils ne sont pas les bienvenus, pas plus que ceux des nombreuses organisations présentes. Richard Prasquier (président de l’institution) avait prévenu : c’est le drapeau français qui doit être brandi ce soir. Celui du Betar est pourtant fièrement agité par un homme.
Toutes les personnes interrogées revendiquent un lien intangible avec Israël. Pour elles, c’est une évidence. A la question : “Etes-vous Israélien ?” Elles répondent, hésitantes : “Non, je suis Français” mais ajoutent, plus sûres d’elles, “Israël est mon pays car je suis juif.” Israël est “leur terre”. Même s’ils y sont rarement allés, ils en parlent comme s’ils y vivaient. Daniel, un blond à lunettes de 20 ans, raconte que, depuis toujours, on lui répète que c’est “son pays” et que “tous les juifs y retourneront”, c’est une formule sacrée pour nous tous, précise-t-il. Alors, il faut lui rester fidèle et le défendre. D’autant que dans ce conflit qui l’oppose à Gaza, “Israël ne fait que se protéger”, insiste-t-on. Ils sont extrêmement fiers de l’armée israélienne. Tsahal, dont l’un des ex-soldats, Arno Klarsfeld, est présent sur scène, est autant l’héroïne de ce rassemblement que le Hamas et le “terrorisme islamiste” en sont les ennemis jurés. Ne pas soutenir Israël, c’est soutenir le terrorisme - une menace présentée comme imminente -, c’est vouloir “d’autres Toulouse”, c’est encourager “d’autres Mohamed Merah” et ça, le monde entier doit le comprendre, racontent des membres du Crif. La foule, convaincue, acquiesce, applaudit, exprime son soutien. Israël “seule démocratie de la région”, est présenté comme le dernier rempart contre tout ces menaces.
On peut ressentir un grand sentiment de peur dans le public. Cette peur se lit sur les visages, s’entend dans la voix. Le Crif, créé en 1943 sur la mémoire de la Shoah, joue sur cette psychose. Le discours alimente ce sentiment de haine, d’oppression et de persécution des juifs ou d’Israël. Critiquer la politique israélienne, c’est être antisémite. Relater des faits qui ne sont pas favorables au message porté par le gouvernement israélien, c’est mentir. On lit la fougue et parfois la haine sur le visage de jeunes gens mais aussi l’inquiétude sur ceux d’autres manifestants, des jeunes comme des plus âgés. Le pire vecteur de cette haine d’Israël - et par extension, des juifs - sont “les médias français”. Sur scène, on dénonce “les mensonges des médias”. Ces derniers sont hués dès qu’un intervenant évoque le traitement du conflit actuel. Les enfants palestiniens morts ? Un “mensonge”. Le blocus de Gaza ? Un “mensonge”. Chaque mot est dûment choisi par les membres et sympathisants du Crif pour raviver la flamme nationaliste. Et la peur. Toujours la peur.
“Deux poids, deux mesures”
Toutes les personnes interviewées tiennent les mêmes propos, convaincues qu’elles ne sont pas comprises et qu’elles doivent convaincre : “Les médias font le jeu du Hamas. Ils sont tous pro-Palestiniens.” Elles répètent que les enfants sont instrumentalisés par le Hamas, que ce “groupe terroriste” (l’écoeurement se lit sur leur visage quand ils le citent) les utilise comme “boucliers humains”, alors qu’Israël aime tous les enfants. En somme, c’est de la faute du Hamas si des enfants palestiniens meurent, l’argument revient systématiquement. Sur scène, on dénonce : “La Palestine est coupable de crime contre l’humanité”. Applaudissements.
Les personnes interrogées récitent ces propos comme un élève répète une leçon apprise par coeur. Comme un enfant qui n’aurait pas forcément compris ce qu’il dit mais qui serait convaincu, car le professeur a toujours raison. Le professeur dit toujours la même chose alors, cela doit être vrai. Les mêmes questions reviennent : “Vous connaissez le slogan du Hamas ?”/”Vous savez qu’ils utilisent les enfants ?”/”Vous êtes au courant des précautions prises par Israël pour ne pas faire de victimes ?”/ “Vous savez qu’Israël ne fait que se défendre ?”. Tous les posent. L’un d’eux appuie ses propos par des chiffres, des informations qui seraient cachées sciemment au public. Public qui soutiendrait leur cause s’ils savait, c’est évident. On croirait qu’ils ont été briefés, préparés. C’est le cas. On retrouve ces arguments sur les sites de Tsahal ou du Crif (parfois mot pour mot), qui ne manquera pas de les marteler ce soir, sous des salves d’applaudissements.
S’ils ne font pas confiance aux médias français, ils considèrent en revanche Tsahal et Guysen TV comme des sources “fiables”. Voire les seules, désormais. On critique des médias que l’on boycotte. Sarah, une brune de 29 ans au regard affligé, affirme, rassurée : “Depuis que Tsahal tweete, il y a moins de désinformation. On ne peut plus nous mentir.”
Olivier, un homme souriant de 65 ans dénonce, lui aussi, en prenant un air plus grave : “Le deux poids, deux mesures”. “Les médias ne parlent pas des enfants israéliens. Ils sont traumatisés, ils ont peur des roquettes, des sirènes. On évoque que les Palestiniens.” Pourquoi un tel traitement ? Il a sa petite idée : “En fait, les médias ne veulent pas heurter les Arabes. Pour des raisons commerciales d’abord, à cause des échanges, et parce que les Maghrébins de France ont voté pour Hollande. Les politiques ne veulent pas perdre ces voix.” Pourtant, des personnalités politiques et des élus de premier ordre sont présents sur scène, pour réaffirmer leur soutien à la politique et l’offensive israélienne.
Propagande, désinformation et vérité(s)
Ainsi, les journalistes présents et leurs questions sont assez mal accueillis. Surtout quand à un moment, des heurts éclatent. Il semblerait que des jeunes gens aient entendu via la radio des CRS que des personnes pro-Palestine étaient dans le secteur. Les esprits s’échauffent. Au moins quatre jeunes ont la tête et le visage dissimulés (on ne voit que leurs yeux) et font face aux CRS. Ils les défient du regard. “Crève toute la police française” hurle Ilan, en désignant les forces de l’ordre. D’autres jeunes sont énervés. Le rassemblement est terminé. Il est plus de 20 heures. Les CRS escortent tout le monde sur les Champs Elysées, jusqu’au métro. Il y aura toutefois plusieurs interpellations, mais Ilan et ses amis au visage masqué repartiront libres.
Et puis il y a des gens comme Stéphane. Cet homme noir bedonnant de 39 ans à l’air naïf et sincère s’exprime sur un ton très calme, presque enfantin. Il veut “la paix pour tous”, mais “celle d’Israël d’abord” souligne-t-il, comme le disait un intervenant du Crif sur scène quelques minutes plus tôt.
Il y a aussi Anne, une historienne “seulement Française” de 56 ans. Elle est “solidaire des habitants d’Israël qui reçoivent des roquettes depuis des années.” Elle explique, agacée : “Quand Israël ne réplique pas, on le lui reproche, quand il se défend, on le lui reproche aussi !” Pour elle, “l’actualité est détournée, Jérusalem est la capitale de ce pays depuis plus de 3.000 ans, il faut que les gens ouvrent des livres”, dit-elle, sur un ton un brin condescendant. Son média de prédilection, c’est Guysen TV. “Cette télévision ne fait pas de propagande et ne tient pas un discours mensonger.”
Au même moment, un groupe de copains quitte lui aussi le rassemblement. Ils sont quatre. La petite vingtaine. L’un d’eux, Olivier, présente son ami Harry en disant : “C’est un musulman, un terroriste du Hamas”, tous rient de bon coeur. “Non, je ne suis pas musulman”, se défend-il. Jean réplique : “Un musulman ? A ce rassemblement ? Il serait déjà mort.” Quelques rires laissent vite place à un silence gêné. “Ce n’est pas vrai”, avance l’un d’eux, timidement, avant de changer de sujet. Comme leurs aînés, ils répètent mot pour mot les accusations contre le Hamas, l’attachement à Israël, déplorent l’incompréhension de ceux qui ne soutiennent pas “leur pays”. Daniel, le plus calme d’entre eux, conclut : “Vous voyez le village d’Astérix entouré de pays ennemis ? Israël, c’est pareil.”
Ce soir, un cessez-le-feu a été décrété. Le dernier bilan faisait état d’au moins 140 morts et 1040 blessés côté palestinien et de 5 morts environ et “plusieurs dizaines” de blessés côté israélien (Tsahal, sollicité à plusieurs reprises pour obtenir des chiffres, n’a pas répondu).
Un autre rassemblement du CRIF est prévu à Marseille, tandis que des manifestations en soutien à La Bande de Gaza et aux Palestiniens ont déjà eu lieu depuis le début de l’offensive. De nouveaux rassemblements se tiendront cette semaine. Notamment pour dénoncer le “deux poids, deux mesures des médias et des politiques, tous soumis à la politique israélienne, l’occupant terroriste et à la propagande sioniste”, accusent des sympathisants de la cause palestinienne. Il semblerait que dans ce conflit, comme le disait le jeune Daniel, “on ne cherche pas la vérité absolue mais notre vérité”.
PS : Presque tous les prénoms ont été changés, à la demande des personnes interviewées.

“Pas besoin d’être soldat dans Tsahal pour aider Israël à se défendre. Comment pouvez-vous agir ?”
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